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L’Hôtel de Ville

L’hôtel de ville d’Angoulême, ancien château des comtes d’Angoulême

L’Hôtel de ville est l’un des édifices les plus curieux d’Angoulême. C’est le produit de plusieurs campagnes de constructions échelonnées sur six siècles. Autrefois château et résidence comtale, il a servi de prison puis de caserne avant d’être transformé en mairie. Ces fonctions souvent antinomiques sont sans doute la raison de la disparition du château au profit de l’hôtel de Ville : l’ancienne construction fermée et protégée aussi bien vers l’intérieur que vers l’extérieur de la ville a fait place à un édifice ouvert sur la cité. La conservation des deux tours, insignes du pouvoir comtal, est la seule concession faite à l’histoire par l’architecte Paul Abadie.

Le « château neuf »

La première campagne de construction remonte au XIIIe siècle et répond alors à une nécessité : la fortification de la ville. Les comtes possédaient en outre, depuis le XIe siècle, un palais destiné à l’habitation, face à l’église paroissiale Saint-André. A l’origine de la construction du « Château neuf » : Isabelle, dernière descendante des Taillefer, devenue reine d’Angleterre par son mariage avec Jean-Sans-Terre en 1200. A la mort de celui-ci en 1216, elle revient occuper le palais qui l’a vu naître vers 1186. En 1220, elle épouse Hugues X, duc de Lusignan, et en 1228, ils lancent la construction d’un nouveau château qu’ils désirent à la mesure de leurs ambitions. Il leur est nécessaire d’exprimer la puissance du duché qui rayonne alors sur une vaste principauté dans le centre-ouest : l’Angoumois, la Marche et les terres des Lusignan en Poitou (puis plus tard : Saintes, Pont l’Abbé, l’île d’Oléron, les Chatellenies de Merpins et de Cognac, Saint-Jean d’Angely, le fief de l’Aunis). Cette nouvelle construction devait protéger la ville vers l’est en palliant la faiblesse présentée par le site du côté oriental, là où l’éperon rocheux se rattache au plateau de Soyaux. L’enceinte du château fut construite à cheval sur le rempart romain et complétée au début du XIIIe siècle, par une seconde enceinte qui renferma le parc du château jusqu’au XVIIIe siècle (actuellement le quartier de la préfecture). A la fin de ce même siècle, une troisième muraille entoura le quartier Saint-Martial. Le château, placé à l’intersection de ces trois séries de remparts, constituait une position forte.

A la mort d’Isabelle, seule l’enceinte qui formait la « chemise » du château avait été achevée. Le donjon vint prendre appui sur ce complexe défensif. Sa construction, peut-être débutée par Hugues III avant 1270, s’est essentiellement effectuée sous Hugues IV dit « le Brun » entre 1270 et 1303. Le donjon est à neuf pans avec un éperon qui est aujourd’hui englobé dans les constructions du XIXe siècle. Cette forme polygonale, affectionnée des Lusignan, se retrouve dans d’autres de leurs constructions, notamment à Cognac. Elle exprime par là-même, l’appartenance de ces édifices à leur maison.

Les murs de cette tour atteignent une épaisseur de plus de 2.80 mètres. Le donjon comptait primitivement quatre niveaux voûtés et il n’était à l’origine accessible que par le premier étage. La salle du rez-de-chaussée, salle octogonale couverte d’une voûte à huit nervures retombant sur des consoles n’avait pas d’accès direct. Elle était desservie depuis la salle supérieure par un escalier à vis qui descendait à mi-hauteur et il fallait une échelle pou atteindre le sol. La salle supérieure de même plan était couverte d’une coupole. Au XIXe siècle, l’architecte de l’Hôtel de Ville logea un escalier dans la partie basse, détruisant ces deux niveaux et il ajouta à l’extérieur des contreforts ainsi qu’une porte au rez-de-chaussée. Seuls les deux étages supérieurs du donjon nous sont parvenus. Le deuxième étage est occupé par une simple salle rectangulaire, couverte d’une voûte en berceau brisé et primitivement éclairée par deux baies : l’une a été agrandie au XV’ siècle et l’autre transformée en porte au XIXe siècle. La salle supérieure, de forme octogonale est couverte d’une voûte d’ogives dont les moulurations accusent le XIVe siècle. Les huit nervures retombent sur les chapiteaux moulurés des colonnettes placées dans les angles. La clef centrale et ornée d’un motif floral. La cheminée est contemporaine de cette réalisation. Les deux baies ont été élargies aux XVe siècle. Des graffiti sur les murs évoquent la fonction carcérale que connut un temps ce donjon. Le sommet de la tour est occupée par une plate-forme à crénelage –refait au XIXe siècle- et bordée de mâchicoulis s’élevant à 25 mètres de hauteur. Ce donjon étant à vocation défensive, d’autres bâtiments étaient plus directement destinés à l’habitation, tel le bâtiment édifié par Jeanne de Fougères, épouse de Hugues III et qui fut certainement la « grande salle des Comtes d’Angoulême » avant d’être étêtée et dénommée « Arsenal »

Les constructions des Valois

Après 1445, de retour d’Angleterre où il était prisonnier, le comte Jean d’Orléans, dit le « Bon Comte Jean » entreprit d’adjoindre au vieux château édifié par les Lusignan un nouveau corps de logis à vocation résidentielle. Des gravures et des dessins, ainsi que des photographies du siècle dernier nous ont conservé l’aspect de cet ensemble qui disparut au XIXe siècle lors des travaux de Paul Abadie. Ce corps de logis était adossé au donjon polygonal et comptait quatre niveaux. Le premier était voûté, les autres charpentés. Le toit à fortes pentes couvert de tuiles plates, le pignon à crochets, les baies à simple traverse, les lucarnes passantes animant les combles sont des éléments du style de cette seconde moitié du XVe siècle. Des culots, conservés au Musée de la Société Archéologique et Historique de la Charente, animaient les lucarnes de ce corps de logis. Les thèmes sculptés représentent des personnages grotesques, fous, musiciens…et témoignent de l’esprit de l’époque. L’agencement du logis témoignait d’un goût pour le confort qui se manifesta après la guerre de Cent ans : grandes cheminées, hautes ouvertures favorisant la pénétration de la lumière dans des appartements bien desservis par plusieurs escaliers enfermés dans des tourelles. La tour ronde, dite « Tour des Valois », appartient à une campagne de construction à peu près simultanée. Son édification, peut-être débutée par le « Bon Comte Jean », ou sa veuve Valentine Visconti se poursuivit avec son fils Charles de Valois. Comme le corps de logis, elle comptait quatre niveaux. Le rez-de-chaussée (Salle du patrimoine) était surmonté d’une coupole surbaissée dont on ne voit plus aujourd’hui que le départ, les deux suivants étaient plafonnés par des planchers à solives moulurées et le dernier étage, qui a été conservé, voûté. Les trois étages étaient conçus comme de véritables appartements, bien éclairés par des fenêtres à meneaux ou à simple traverse. Ils comprenaient chacun une grande salle de plan rectangulaire et une petite pièce adjacente de deux travées et ils communiquaient avec le corps de logis par deux escaliers à vis aménagés dans l’épaisseur du mur comme les petites salles. Ces dernières sont conservées sur les trois niveaux.

C’est dans la chambre du dernier niveau que la tradition fait naître Marguerite d’Angoulême, sœur de François 1er, en 1492. La voûte d’ogives de cette salle, très complexe avec ses liernes et tiercerons se mêlant aux ogives principales, appartient au gothique flamboyant. Les nervures prismatiques descendent jusqu’au sol. Des clefs marquent la rencontre des nervures et sont prétexte à sculpture. Sur la clef centrale, deux lévriers héraldiques encadrent les armes de Jean d’Orléans et de son épouse Valentine Visconti de Milan. La cheminée, également moulurée, a été restaurée au XIXe siècle. Dans la petite salle, les deux voûtes d’ogives portent à la clef les armes de Charles de Valois et celles de Louise de Savoie. Les nervures ici sont reçues par des culots sculptés qui représentent un homme sauvage, un lion, un ange, un escargot…

A l’ouest, attenant à cette tour et communiquant avec elle, se trouvait un autre bâtiment, improprement appelé « Pavillon d’Epernon », à toit à fortes pentes, composé de trois salles carrées superposées, éclairées par d’amples baies et desservies par un escalier à vis octogonal situé au nord-ouest. Cet ensemble de bâtiments, aujourd’hui rasé, fut probablement édifié sous Charles de Valois et Louise de Savoie, sa femme à la fin du XVe ou au début du XVIe siècle.

Le château à l’époque moderne

Plan du château d’Angoulême Au mois d’août 1588, Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d’Epernon et gouverneur de l’Angoumois depuis 1587, échappa à un complot fomenté par les ligueurs, fervents catholiques. En effet, le bruit avait couru que le duc s’était rallié aux « thèses » des protestants. Pour assurer sa sécurité, cet ancien favori du roi Henri III confia à Ramelli la construction d’une nouvelle enceinte entourant le château. L’ingénieur conçut une fortification en étoile formée d’éperons présentant un important glacis et pourvue de casemates et d’échauguettes. Ce type d’enceinte bastionnée adaptée à l’artillerie fut utilisé en France pendant plus de trois siècles. Il n’en reste aujourd’hui que deux échauguettes, rue de Bélat et rue du Sauvage. De plus le duc dut élever, à l’ouest du château, un nouveau pavillon dit « d’Epernon », à la fin du XVIe siècle, sur l’ancienne commanderie des Templiers d’Angoulême. En mars1619, le duc d’Epernon accueillit au château Marie de Médicis, dont il avait organisé la fuite de Blois. Dès la fin du XVIIe siècle le château fut abandonné et c’est vétuste qu’il accueillit vers 1770 les soldats invalides ou retraités. La tour polygonale et le logis servirent de prison durant la Révolution et les guerres napoléoniennes. Au XIXe siècle, on y trouvait , outre la caserne et la prison militaire, des postes de police, d’octroi et de télégraphe. Des bâtiments étaient aussi occupés par les indigents de la ville. Les fossés avaient été comblés et des halles construites contre l’enceinte du château au XVIIIe siècle. A la fin du XVIIIe et au XIXe siècle, les travaux d’urbanisme firent disparaître le parc du château lors de l’aménagement de lotissements (actuel quartier de la Préfecture) et l’enceinte du duc d’Epernon. Les gravures du siècle dernier offrent des visions parfois romantiques de ce lieu, au centre de la ville qui alliait alors vestiges de l’ancienne puissance comtale et terrain vague.

Les travaux du XIXe siècle : l’Hôtel de Ville

En 1838, la maire d’Angoulême, M. Normand de la Tranchade, conscient de l’intérêt que présentait ce site placé par les nouveaux aménagements urbains au cœur de la cité, demanda au département de céder le château afin d’en faire l’Hôtel de Ville. En 1842, le château fut donc octroyé à la ville à la condition expresse de conserver son caractère monumental et historique. Il se composait alors de deux tours, des deux corps de logis, de l’enceinte et différents bâtiments du Moyen-Age. Dès 1841, un premier projet d’aménagement était proposé par Abadie père et refusé. Il fallut attendre 1855, un nouveau maire, M. Bourrut-Duvivier et un autre architecte Paul Abadie, fils du précédent, pour voir aboutir cet aménagement. Le projet de ce denier, accepté en 1856 prévoyait la démolition d la plupart des vestiges hormis le corps de logis et les deux tours. Des modifications dans les plans conduisirent à la destruction du corps de logis de Jean de Valois en 1859 et déclenchèrent une polémique qui n’empêcha pas Paul Abadie de mener son projet à terme. Le nouvel Hôtel de Ville fut inauguré le 29 mai 1868 : ne restaient alors que les deux tours de l’ancien château insérées dans des bâtiments de style éclectique. Dans la construction de cet édifice qui devait pouvoir rivaliser avec les constructions entreprises à Paris et ailleurs, le choix des styles n’est pas neutre : c’est le style « communal » qui évoque l’époque où les communes se sont libérées du pouvoir féodal par l’acquisition d chartes de commune. L’influence médiévale est donc prédominante avec la présence du beffroi, symbole du pouvoir municipal et l’emplois du style gothique : voûtes d’ogives, gargouilles, sculptures. Une évocation historique apparaît avec le tympan de la fenêtre du premier étage du beffroi qui rappelle la remise des clefs par la ville à Charles V et l’octroi d’une nouvelle charte de commune en 1373. Chaque corps de bâtiment est également traité de façon à symboliser ses fonctions par le style utilisé : pouvoir, administration, représentation. Ainsi l’aile nord de style néo-gothique, regroupant l’entrée principale sous le beffroi, le cabinet du maire et une tribune des discours, représente la fonction « pouvoir ». A l’ouest et à l’est, les façades sont d’inspiration plus classique. La sobriété des éléments architectoniques exprime ici la fonction administrative des locaux. Enfin, l’aile sud de sensibilité « Renaissance Française » correspond à la fonction « représentation ». Des contreforts ainsi que des colonnettes associés à des fenêtres à meneaux rythment géométriquement les façades. Un balcon d’apparat surplombe le porche communal.

A l’intérieur de l’Hôtel de Ville, le style communal est abandonné au profit d’un style plus riche. L’escalier d’honneur avec ses plafonds à caissons évoque la Renaissance. Mais c’est surtout la décoration des salons qui témoigne de la volonté d’apparat : la salle des mariages, ancienne salle attenante « salle d’accord » où les musiciens accordaient leurs instruments et le grand salon « la galerie des fêtes et solennités » avec sa tribune des musiciens. Abadie fit appel à des artistes parisiens : le peintre Hugot qui réalisa toutes les peintures du grand salon. Edward May celles des cabinets du maire et des adjoints, le tapissier décorateur Simon et Everaert, serrurier d’art. Les sculptures furent exécutées par Léon Baleyre, artiste parisien qui avait également travaillé pour Saint Martial d’Angoulême. Plusieurs hommages sont rendus à l’Empire dans le grand salon : le monogramme de Napoléon III est peint en alternance avec des médaillons et des panneaux sont à fond d’abeilles dorées.

La visite de l’Hôtel de Ville permet ainsi de parcourir plusieurs siècles. Du château fort au palais et de la prison à l’Hôtel de Ville, l’édifice garde en mémoire une trace de chacune des étapes de son histoire.

 
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