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La façade de la cathédrale Saint-Pierre

Le sens de la narration au Moyen Âge

Un chef d’œuvre de l’art roman

façade de la cathédrale Saint-Pierre d'Angoulême La ville d’angoulême recèle, en son cœur historique, une des rares cathédrales romanes de France.

La construction de la cathédrale Saint-Pierre fut menée sous la direction de l’évêque Girard de Blay, personnage éminemment ambitieux et influent du début du XIIe siècle. La mobilisation de moyens considérables a permis la réalisation de ce chef d’œuvre de l’art roman, en une vingtaine d’années. L ’édifice, passionnant à bien des égards, a marqué les esprits en partie grâce à sa façade particulièrement riche et originale. Cette façade-écran à série d’arcatures, caractéristique de la région, met en scène un programme sculpté de premier ordre dans le monde de l’art roman où sont associés le thème de l’Ascension et celui du retour du Christ triomphant à la fin des temps, pour le Jugement Dernier. Les lignes de force de la façade créent un quadrillage où tous les points de rencontre des éléments d’architecture sont mis en valeur par des motifs sculptés. Les contreforts-colonnes créent les lignes verticales et divisent la façade en cinq travées ; les niveaux d’arcatures dessinent les lignes horizontales. L ’accent est mis sur la travée centrale, beaucoup plus large, abritant le portail et une grande fenêtre, afin d’attirer l’oeil sur les scènes majeures du programme iconographique. une impression de foisonnement frappe le visiteur dès le premier regard. Des motifs végétaux dans lesquels s’entremêlent des figures d’animaux ou de monstres, peuplent les chapiteaux et les voussures des arcatures où prennent place des personnages.

façade entre 1841 et 1845

des restaurations au XIXe siècle Les restaurations menées par l’architecte Paul Abadie fils, au milieu du XIXe siècle (voir le dossier de Via patrimoine magazine n°06, 2e trimestre 2010) ont transformé la silhouette de la façade dans sa partie sommitale par l’adjonction d’un fronton triangulaire et de deux tours, et dans sa partie inférieure, par l’ajout de hauts socles de colonnes provoquant des ressauts, absents du projet initial. La façade était au Moyen Âge, couronnée par une corniche horizontale. L ’ensemble de la sculpture, hormis les deux figures de cavaliers et le Christ au-dessus du portail, est authentique. C’est ce que tendent à prouver les relevés archéologiques effectués en 2011 sur cette façade, par les archéologues du bureau d’investigations archéologiques HADÈS, à la demande de la Conservation Régionale des Monuments Historiques (DRAC Poitou-Charentes).

- une lecture de bas en haut... Cinq arcades rythment le rez-de-chaussée : quatre arcades aveugles encadrant celle du portail ; toutes sont surmontées de tympans sculptés, entourés de voussures (ou arcs) richement ouvragées. Ici se développent les figures des douze apôtres qui, regroupés trois par trois, partent évangéliser le monde, le Livre à la main. Le Christ bénissant est placé au-dessus du portail. Les deux cavaliers situés au-dessus sont également des œuvres du XIXe siècle : saint Georges à gauche, saint Martin à droite. Sous les tympans, des frises évoquent le monde tel qu’on se le représente au XIIe siècle : mondes végétal, animal, humain et univers des monstres. une frise portant une scène militaire se distingue, par son thème, de l’ensemble de la sculpture de la façade. On la nomme « la frise de Roland ». Tout en s’inspirant de la Chanson de Roland (chanson de geste médiévale, sous forme de poème mettant en scène des récits de bataille) elle intègre des événements contemporains liés à la Reconquista espagnole contre l’Islam, auxquels des chevaliers aquitains participèrent. une autre frise représente une scène de chasse où le cerf symbolise le Christ. Cette scène fait écho à celle de la frise placée au chevet, à l’extérieur , au-dessus de la fenêtre axiale.
- Au sommet de la façade, se développe le thème principal du programme iconographique : l’Ascension du Christ. Le Christ en Gloire est entouré des quatre évangélistes, ou plutôt leurs symboles, tous ailés : le lion pour saint Marc, le bœuf pour saint Luc, l’homme pour saint Mathieu et enfin l’aigle de saint Jean. Le Christ est comme en lévitation, à l’intérieur d’une mandorle (cadre en forme d’amande symbolisant l’espace céleste), vers les nimbes d’où plongent deux anges. Assurant le lien avec les hauts-reliefs, des séraphins veillent sur l’Arbre de Vie, symbole d’éternité. Le thème du Jugement Dernier est exprimé par la présence des élus dansant sous les voussures des grandes arcades ou chantant et jouant d’un instrument dans des médaillons à l’antique. Cette assemblée d’anges marque la transition avec la partie médiane de la façade, où, disposés sous les arcatures, onze apôtres et la Vierge, levant les yeux vers le Christ en Gloire, assistent et témoignent du triomphe divin. Contrastant avec ces images du bonheur promis aux hommes fidèles à la loi évangélique, des damnés sont malmenés par des diables et subissent les châtiments de l’hérésie et de l’avarice, aux extrémités de la façade. Pourtant, la vision optimiste domine : les scènes de châtiment figurent en second plan, rejetées sur les côtés.

- la datation des sculptures Les sculptures de la partie inférieure sont datées du début du chantier de l’édifice, dans les années 1110-1125. Le style de la sculpture s’apparente aux grands chantiers d’Aquitaine et de Saintonge. Les personnages des évangélistes, sur les tympans des arcades aveugles du rez-de-chaussée, avec leurs vêtements aux plis marquant leurs membres, ont connu un grand succès dans le monde roman charentais, dans la première moitié du XIIe siècle. Dans les parties supérieures, on perçoit plus de souplesse, d’expressivité et de virtuosité, indiquant une période de réalisation entre 1120 et 1140. Le chantier de la cathédrale semble avoir été un foyer important de création et d’expérimentation pour la région. Cet édifice est encore aujourd’hui au cœur de l’actualité patrimoniale : la campagne de restauration en cours permet d’affiner nos connaissances de ce monument clef pour l’art roman.

Nathalie Guillaumin-Pradignac Directrice de Via patrimoine

 
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